VERITE

#26 « Leadership féminin et sobriété entrepreneuriale : construire un avenir durable. »

Deborah Pardo

« Ça veut dire quoi que tout est possible ? » laissez cette question vous guider dans notre nouvel épisode avec Deborah Pardo.

Deborah est une pionnière, une figure emblématique du leadership féminin et de la transition écologique. Docteure en écologie, reconnue parmi le « Top 20 des femmes innovantes » par la Tribune et pionnière d’une expédition féminine historique en Antarctique, Deborah a fait le grand saut de l’académie à l’entrepreneuriat pour devenir une scientifique à impact.

Dans cet épisode, Deborah partage son parcours exceptionnel, depuis l’échec d’Earthship Sisters, un incubateur novateur pour les femmes leaders en quête d’un avenir durable, jusqu’à sa reconstruction professionnelle et personnelle. Ensemble, nous explorerons les impacts du Covid sur la prise de conscience écologique et l’urgence de solutions individualisées pour les défis environnementaux.

Au cœur de notre discussion, explorez les stratégies de Deborah pour combattre l’épuisement professionnel, son plaidoyer pour une sobriété entrepreneuriale et sa remise en question des modèles économiques traditionnels. En tant que maman de deux enfants et administratrice à impact, diplômée de l’EM Lyon, elle partage sa vision d’incorporer l’environnement au cœur des stratégies d’entreprise.

Cet épisode défie les normes, célèbre l’esprit d’entreprise féminin et embrasse la richesse de l’authenticité.

Inspirez-vous de son expérience en matière de solidarité féminine et de dynamiques de groupe, où la sororité joue un rôle clé. Laissez-vous inspirer par les enseignements tirés de la vie des albatros, symbolisant la résilience face aux défis écologiques. Ce récit, alliant, intégrité et impact social, est un appel à l’action pour celles et ceux qui aspirent à un avenir plus juste et durable. Ne ratez pas cette exploration éducative qui promet de transformer votre perception et d’insuffler l’empowerment dans chaque aspect de votre vie.

Timeline :

00:16:03 – Redéfinir le modèle économique

00:22:23 – L’importance de la sobriété entrepreneuriale

00:28:10 – Les barrières liées à l’argent dans l’économie

00:31:47 – Transition vers une société sans argent

00:39:11 – Les Défis de l’Économie Sociale et Solidaire

00:43:04 – La Complexité de la Sororité

00:50:51 – Les Pressions Financières

01:04:38 – L’Importance de l’Entraide

Pour contacter Deborah :

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Transcription de l’épisode

    Ombeline : Bonjour Deborah ! Bienvenue dans le podcast vérité.

    Deborah: Bonjour Ombeline !

    Ombeline : Très heureuse de te recevoir pour créer cette conversation inspirante ensemble, que tu nous partages aussi les messages que tu as envie de faire passer dans ce podcast. Avant de te présenter, est-ce que tu aimerais nous décrire l’environnement dans lequel tu te situes pour qu’on puisse t’imaginer quand tu nous parles ?

    Deborah: Alors, je suis assise en tailleur sur une chaise blanche ronde, que j’adore, que j’ai depuis que j’ai quinze ans ; sur un bureau que j’ai récupéré de mon oncle ; avec un tapis marocain en dessous de moi ; une tapisserie avec des hiéroglyphes que j’aime beaucoup ; et trois tableaux avec des dessins écoféministes faits par une artiste espagnole que j’apprécie beaucoup aussi. Donc voilà, je me suis créé mon petit cocon pour travailler depuis ma nouvelle maison. Et c’est top.

    Ombeline : Et géographiquement, où es-tu ?

    Deborah: Sur la côte bleue.

    Ombeline : Sur la côte bleue à côté de Marseille ?

    Deborah: La côte bleue à côté de Marseille.

    Ombeline : Magnifique. Donc, tu es sous le même soleil que moi.

    Deborah: C’est ça.

    Ombeline : Alors Déborah, tu es docteur en écologie. Tu es connue aussi comme la spécialiste mondiale des albatros. Tu as publié une vingtaine d’articles dans des revues scientifiques. Tu as été élue en 2017 par la Tribune dans le top 20 des femmes innovantes. Tu as été la première Française sur une expédition féminine en Antarctique qui formait soixante-dix-huit (78) scientifiques en leadership pour sauver la planète. Et tu es maman de deux (2) enfants, et ce qui t’a… La maternité t’a amené aussi à plaquer ta carrière académique pour devenir, comme tu dis, scientifique à impact et agir au cœur de la société. Ça t’amène en 2018 à créer « Earthship Sisters », qui est un incubateur pour révéler le leadership des femmes qui accélère la transition écologique. Vous avez accompagné quarante-huit (48) femmes, levé un million d’euros en cinq ans, et aujourd’hui, c’est la clôture, c’est la fin de « Earthship Sisters », tu vas nous en parler. Prête pour de nouveaux challenges, pour de nouvelles aventures entrepreneuriales, puisque tu es diplômé cette année de l’EM Lyon. Tu ajoutes une nouvelle corde à ton arc en tant qu’administratrice à impact pour mettre l’environnement au cœur des stratégies d’entreprise. Magnifique tout ça. Tu me disais que tu aimerais que les auditeurs repartent de notre épisode en sachant et en étant convaincus que tout est possible. Et donc la première question que j’aimerais te poser, c’est : ça veut dire quoi, que tout est possible ?

    Deborah: Eh bien, peut-être pas tout, mais ce qu’ils souhaitent vraiment. On a tous des envies, des choses qui nous font kiffer plus que d’autres. Et la société dans laquelle on vit parfois nous retient, nous enferme dans des cercles de plus en plus complexes, imbriqués les uns dans les autres. Et voilà, moi j’aimerais que mon témoignage, il puisse peut-être donner la force à certains, à certaines, de redresser la barre, quand ils sentent qu’ils ne sont pas dans le bon cap de leur vie professionnelle et de la vie personnelle qui va de pair avec.

    Ombeline : Et alors, quel lien on fait avec ça, que tout est possible, si tu vois, ce rebondissement après « Earthship Sisters » ? Qu’est-ce que…

    Deborah : Ah bah moi j’ai toujours rebondi. Ça fait maintenant ma deuxième transition professionnelle, je pense. Après avoir quitté la recherche, je sors du monde de l’entrepreneuriat à impact, en tout cas collectif, puisque j’y reste avec ma boîte en main propre. Et voilà, c’est des séries de choix, avec des transitions parfois assez abruptes. Mais au moins je me sens pleinement alignée avec qui j’ai envie d’être à ce moment-là et mes priorités qui évoluent, mes expertises qui évoluent. Et donc, ma clientèle avec aussi.

    Ombeline : Et puis c’est une véritable quête identitaire.

    Deborah: Complètement.

    Ombeline : Et je trouve que tu es un très bel exemple de ça, parce qu’il y a aussi l’aspect scientifique, il y a cette expertise que tu as des albatros, du leadership, de l’environnement. En fait, il y a beaucoup d’identité en toi, et j’imagine que, effectivement, ce n’est pas simple de trouver ce que tu as envie d’incarner et comment. Alors, on met ça sous la casquette de l’entrepreneuriat, mais finalement c’est toi.

    Deborah: Eh bien oui, je me suis vraiment beaucoup posé la question. J’ai eu la chance d’avoir une coach avec qui ça filait super bien, qui m’a… Je ne sais pas si elle m’a sauvé la vie, mais elle m’a fait un bien de dingue, dans des… Je me rappelle avoir eu cette discussion en me disant « Mais je suis qui en fait ? ». J’ai plein d’activités professionnelles en parallèle, je ne veux pas en avoir qu’une. Je veux slasher en permanence parce que c’est ça qui me nourrit. Mais, qui je suis du coup ? Et là, comme j’ai pris la décision de fermer « Earthship Sisters » en mars dernier, j’en ai reparlé avec elle. J’ai dit « Du coup, si j’arrête “Earthship Sisters”, ça enlève une grosse part de mon identité. Comment je fais pour me reconstruire après ça ? ». Et voilà que, le fait d’en parler, moi j’écris beaucoup aussi, ça m’aide à poser mes idées et à me projeter vers la suite. J’aime bien quand ça va vite aussi. Donc, je descends bien au fond et je tape les pieds au fond comme dans une piscine et je remonte.

    Ombeline : Oui et puis il y a ce moment où tu te dis eh bien non en fait, ça c’est stop.

    Deborah: Ouais. Mais ce n’est pas évident hein.

    Ombeline : Ce n’est pas évident, non. Ce n’est pas évident. Et… Alors, j’ai partagé un peu ton parcours, est-ce qu’il y a des étapes sur lesquelles tu aimerais revenir pour nos auditeurs ? Est-ce qu’il y a des choses que tu aimerais ajouter ?

     

    Deborah: Ouais, que je ne suis pas la spécialiste mondiale des albatros. En fait, on est plein. 

    Ombeline : Tu as raison. Tu m’avais dit… Dans ta bio il y a marqué « elle est spécialiste », c’est moi qui ai dit « la spécialiste ».

    Deborah: On est plein parce que les albatros, c’est une des espèces sur lesquelles il y a le meilleur jeu de données au monde des espèces sauvages, et c’est un régal de pouvoir faire des modèles mathématiques avec. C’était juste ça.

    Ombeline : Et alors, moi ce que je trouve fascinant aussi, c’est de faire un parallèle entre ce que tu sais des albatros et l’entrepreneuriat, et les entreprises à mission ou à impact ou… Enfin, je n’aime pas dire ça parce que pour moi, une entreprise, par défaut, elle devrait être à mission, à impact, et dans le respect du collectif et de l’environnement donc… Mais voilà, j’aimerais aussi, si tu es d’accord, que dans cette conversation on puisse trouver peut-être des apprentissages qu’on pourrait recevoir des albatros pour notre chemin, notre propre chemin d’accomplissement, d’évolution, d’éveil, tant individuel que collectif.

    Deborah: C’est vraiment, le retour vers les albatros que j’avais un petit peu mis de côté pendant ces cinq années d’entrepreneuriat. C’est… Enfin, je m’en sers beaucoup aujourd’hui dans ma nouvelle vie professionnelle comme un modèle pour faire passer des messages auprès des entreprises. Donc, je ne travaille pas qu’auprès d’entreprises à impact. Je travaille auprès des chefs d’entreprise de PME ou de grands groupes internationaux, et ce n’est pas du tout toutes des entreprises à l’impact. Par contre, c’est des entrepreneurs qui ont compris qu’il faut qu’ils se posent les bonnes questions maintenant pour des raisons purement stratégiques et de vie future de leur organisation. Donc…

    Ombeline : Oui, c’est des entreprises qui ne le sont pas forcément encore, mais qui ont quand même… qui ont cette quête de progression.

    Deborah: C’est ça qui est super intéressant en ce moment, c’est que je pense que le COVID nous a fait passer le cap, enfin la masse critique de la population qui n’était pas forcément sensible à ces sujets dans leur vie professionnelle, et qui maintenant savent qu’ils n’ont plus le choix. Donc, ça peut être vu comme effrayant, mais moi je trouve ça super excitant en fait, parce qu’on a tout un modèle à inventer, et avec les bons outils. J’utilise beaucoup la psychologie positive ; j’utilise beaucoup de la pédagogie basée sur la science, mais avec beaucoup d’émotionnels, où la parole est libre, puisque j’apporte… c’est très important pour moi cette authenticité, cette capacité à être soi-même aux gens en face, j’espère en tout cas un petit peu, et c’est là qu’on peut vraiment prendre position et trouver la voie de chacun dans l’amélioration de son empreinte écologique.

    Ombeline : Et, est-ce que tu pourrais nous dire c’est quoi les réactions en face de toi ? Comment les chefs d’entreprise réagissent ? Quelles sont les prises de conscience ? Quelles sont peut-être les voies de changement ou d’ajustement ?

    Deborah: Alors, j’ai deux grands formats avec lesquels je travaille aujourd’hui. Il y a le format-conférence qui va d’une demi-heure à une heure et demie, où là c’est un électrochoc de positivité et d’inspiration basé sur l’effet scientifique, et les albatros, bien sûr. Et j’ai le format avec l’APM, l’Association pour le Progrès en Management, où là c’est un format une journée, avec, encore une fois, la méthodologie de leadership environnemental, mais aussi entrecoupé d’ateliers où c’est eux qui travaillent. Et donc, dans les deux cas, je me retrouve avec… Je n’ai jamais tout le monde qui réagit de la même façon et tant mieux puisqu’on est tous différents. J’ai souvent des personnes qui disent merci, juste merci en fait d’apporter un regard positif sur l’environnement parce qu’au départ, elles m’avouent, à la fin, que quand elles m’ont vu arriver elles avaient peur. Quand il y a un scientifique qui vient parler d’environnement, au départ, c’est souvent culpabilisant ou angoissant ou incompréhensible. Donc, elles sont un peu traumatisées à cause de ça. Ou alors, comment dire, extrémiste, dans le sens on ne peut pas décroître tout maintenant et arrêter tout de suite. Donc, elles ne sont souvent pas d’accord, au niveau politique aussi. Mais au final, je pense que, en tout cas avec le format une journée, on arrive à avoir des débats tellement existentiels, puisque c’est une thématique qui touche, pas juste au domaine dont je parle, qui touche à la géopolitique, à la vie personnelle, aux générations futures. Et donc, c’est un sujet extrêmement global et complexe, et il faut que les solutions soient complexes pour pouvoir répondre à ça. Donc elles doivent être propres à chacun. Et donc là, j’étais justement à Singapour la semaine dernière pour un club APM, et j’ai sous les yeux la liste des engagements que certains ont pris à la fin de mon expertise. Et il y a des choses assez originales auxquelles je n’avais jamais pensé, comme la création d’un département éducatif au sein de l’entreprise pour parler justement de cette complexité d’enjeux qui sont imbriqués et qui font évoluer là où se trouve le marché de l’entreprise. Il y en a un qui disait qu’il voulait essayer de faire matcher l’« Ikigai » des collaborateurs avec celui de l’entreprise ; c’est cet alignement entre ce pourquoi on est doué, ce qu’on a envie de faire, ce dont le monde a besoin et ce pourquoi on peut gagner notre vie. Et il disait « Moi justement, je n’y suis pas du tout. Donc comment est-ce que je peux convaincre les collaborateurs d’y être ? ». Il y en a beaucoup qui voudraient travailler plus sur la data, pour arriver à comprendre mieux leur empreinte. Et moi je leur dis, mais sortez de l’empreinte carbone, ne faites pas que ça. C’est la mode aujourd’hui, mais c’est trop en retard par rapport à l’urgence de travailler sur l’empreinte biodiversité, où le climat représente une des cinq pressions que les humains ont pesées sur la biodiversité. Et donc, il faut travailler aussi sur l’empreinte des quatre autres pressions. La dégradation des habitats, avec notamment notre consommation en mètres carrés de sol et en mètres cubes d’eau. La surexploitation des espèces et des ressources ; il y a certaines ressources comme le sable ou certains métaux qui arrivent à expiration là. Il y a l’introduction d’espèces invasives ; et il y a un nouveau rapport justement de l’IPBES qui est sorti récemment sur ce sujet. L’IPBES qui est le grand consortium de scientifiques internationaux équivalent au GIEC, mais qui travaille justement sur la biodiversité et les services écosystémiques, donc ce que nous apporte la nature dans nos vies de tous les jours. Et le dernier donc c’est la pollution, en plus du changement climatique. La pollution sous toutes ses formes, pas que le plastique, pas que les déchets, mais aussi plein d’autres formes : pollution sonore, lumineuse, électromagnétique, radioactive, enfin, il y en a plein de sortes et ça l’entreprise n’a pas forcément la data pour commencer à la mesurer. Et si elle ne peut pas la mesurer, elle ne sait pas si elle la réduit, elle ne sait pas si elle augmente, et ce n’est pas un… Si elle peut la mesurer, ça devient un jeu, ça peut devenir un jeu pour les collaborateurs d’arriver à mesurer l’empreinte petit à petit.

    Ombeline : Et la charge mentale, qui est très aussi dans la pollution.

    Deborah: Ah oui. Il y a une charge mentale et il y a aussi, c’est ce que je démontre dans toutes mes interventions, il y a aussi, avec l’outil « Factfulness », le fait que quand on connaît l’état du monde, on se sent mieux. Je leur démontre qu’ils ont une vision surpessimiste de l’état du monde, qu’en fait il y a oui, d’un côté, on a un monde qui dépasse les limites planétaires, mais d’un autre côté, on a un monde qui est, au niveau social, a fait d’énormes progrès pour réduire la pauvreté, donner accès à l’électricité à une majorité de personnes, éduquer les petites filles. Et ça, le problème c’est que l’information positive n’arrive pas aux gens, parce que ce n’est pas dans le modèle économique des médias aujourd’hui, que les réseaux sociaux non plus, ce n’est pas ça qu’ils vont transférer à des…

    Ombeline : Ce n’est pas ça qui crée le buzz. Ouais.

    Deborah: Exactement. Et donc, il faut être hyper vigilant à rechercher activement de l’information et à stimuler le sens critique tout le temps, comme le fait un scientifique en fait.

    Ombeline : OK. Magnifique. Et, alors en fait, ce que je trouve hyper intéressant, c’est aussi que tu reviens à un modèle économique pour toi qui est plus simple, plus aujourd’hui en une entreprise individuelle, tu vends des prestations… Enfin, tu vends tes services de conférencière, de consultante aussi il me semble. Donc un modèle…

    Deborah: Oui. Alors, j’ai plusieurs…

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: Pardon, je t’ai coupé.

    Ombeline : Ah non, mais je disais juste un modèle économique qui revient à la simplicité peut-être, à vendre tes expertises à toi. Et, est-ce que ça c’est une leçon que tu tires de l’expérience « Earthship Sisters » ?

    Deborah: Alors…

    Ombeline : De revenir à quelque chose de plus individuel, de plus simple. Ça ne veut pas dire que tu n’agis pas avec un collectif, mais en termes de modèle économique.

    Deborah: Alors oui, c’est très intéressant que tu le mettes en perspective comme ça. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Pour moi, avant… enfin, ma vie professionnelle ça a été d’être en CDD dans des laboratoires de recherche, avec des salaires, bon, pas terrible, terrible, mais je n’aspirais pas forcément à plus puisque ça me servait à subvenir à mes besoins. Pas trop dépensière, c’est tout. Quand j’ai décidé de quitter la recherche, quand j’étais vraiment déçue par le système et par le manque d’impact concret que j’avais pour protéger la biodiversité suite à mes différentes publications scientifiques, qui au final s’adressent à une élite scientifique, eh bien ça, j’ai voulu vraiment faire tout l’inverse de ce qui me décevait dans la recherche. Dans la recherche, je trouvais qu’on manquait de coopération, que ça manquait de féminin, que ça manquait de créativité. À chaque fois que je voulais faire des trucs un petit peu différents de la norme, on me dit « Ah non, tu ne devrais pas, ça va réduire tes chances d’être publiées ». Ça manquait d’enthousiasme, le monde de la recherche, enfin que j’ai connu en tout cas, j’ai fait quatre labos différents et assez gris. On rigole en soirée, mais dans le travail, c’est assez individuel et voilà. Donc j’étais déçue au final de ça. Et donc, dans « Earthship Sisters », j’ai cherché à faire quelque chose qui, déjà, était plus utile pour la société ; c’est-à-dire que pour moi, aider les femmes à entreprendre avec ambition et confiance, c’était fondamental ; plus, les aider à entreprendre pour apporter des solutions et créer des emplois dans le domaine de l’environnement. Déjà, leur propre emploi, et puis si tout va bien, encore d’autres en embauchant du monde. Et là je pensais, enfin, j’avais cette vision il y a cinq ans, que j’ai toujours, où je pense qu’il y a vraiment quelque chose à faire entre les femmes et l’environnement. Et d’ailleurs, il y a d’autres mouvements qui commencent à se créer autour de cette vision aujourd’hui. Pour que ça marche, il fallait avoir un modèle économique… enfin, mon parti prit en tant que cofondatrice, qui est restée seule après en unique porte-parole et dirigeante au bout de l’année un (1), donc ça a été de rendre le modèle économique le plus hybride possible. Puisqu’on dépendait, en tant qu’association, ça a été longuement réfléchi, comment on se structurait au niveau juridique, donc on était une association d’intérêt général, et on a créé une SASU qui devenait Organisme de formation Qualiopi, et dont l’actionnaire unique était l’association. Donc vous voyez le montage juridique, ça, on s’est bien pris la tête. On s’est beaucoup fait accompagner pour décider ça. L’hybride, il tenait dans le fait que l’incubateur il était porté par l’association de par son intérêt général, puisqu’on accompagnait des projets à impact, donc ça nous permettait de toucher des subventions publiques, et des dons privés, essentiellement par des fondations d’entreprise. Et l’entreprise, elle, elle vendait justement la formation en leadership environnemental qu’on avait mis au point avec l’aide de Qualiopi, et aussi d’autres services de consulting, et tous les bénéfices étaient reversés à l’assoc. Donc ça, c’était l’idée de départ. Sauf que ça, ça ne se passait pas. Ce n’était pas facile parce que d’un, on avait un triple travail à faire en fait : chercher des clients pour faire marcher la partie commerciale standard, chercher bon à la fois client, à la fois « Sisters » à convaincre de rentrer dans ce modèle, et à la fois client pour nos offres de consulting et pour convaincre les « Sisters » de suivre notre programme qui était payant, ça coûtait 7 000, 00 euros pour un programme de neuf (9) mois avec une dizaine de jours de voilier, avec un incubateur pendant neuf (9) mois, avec du coaching individuel, avec dix (10) jours de formation résidentielle dans des lieux dans la nature, eh bien c’était difficile en fait, elles trouvaient ça long, cher et en fait ça changeait complètement leur comportement. Le fait d’être cliente payante, ça changeait complètement leur comportement dans la structure. Au lieu d’être, comme on l’aurait rêvé, impliquées avec nous dans la réalisation de nos actions d’intérêt général, notamment pendant les épisodes de navigation, on s’est retrouvé face à des difficultés parce que ça les rendait beaucoup plus exigeantes que ce à quoi on pouvait répondre en fait.

    Ombeline : Ouais, c’est…

    Deborah: Donc ça, ça a été l’une des premières limites du modèle économique où les « Sisters » devaient financer un petit peu. Mais en même temps c’était un choix…

    Ombeline : Comme quoi, je fais juste une parenthèse parce que je pense qu’on va y revenir plus tard, comme quoi dès qu’il y a un enjeu financier, que ce soit pour payer ou que ce soit pour recevoir et rentabiliser financièrement une activité, ça crée quand même un bug dans l’entrepreneuriat féminin.

    Deborah: Ouais. Et je pense que l’entrepreneuriat féminin est particulièrement touché par ça et que la culture française aussi. En ayant beaucoup vécue à l’étranger, en m’étant moi-même payée un programme à 20 000, 00 euros où j’ai levé des fonds à côté pour le faire, pour partir en Antarctique, justement sur l’expédition dont tu parlais, moi ça ne me choquait pas en fait de devoir payer. Et il n’y avait pas d’organisme de formation en Angleterre, je ne dépendais de rien. Je pense qu’une des plus grosses erreurs que j’ai pu faire dans « Earthship Sisters », c’est d’imaginer que tout le monde pensait comme moi en fait, et ne se mettait pas de barrière. Mais en réalité, il y en avait beaucoup plus que ce que j’imaginais.

    Ombeline : Je pense que la barrière de l’argent elle est importante.

    Deborah: Elle est énorme.

    Ombeline : On va y revenir. Ouais.

    Deborah: Et en plus, enfin, je n’ai pas eu de chance parce qu’il y a eu COVID, gilet jaune, prix de l’énergie, grève d’essence, enfin, il y a tout eu en même temps et on a dû souffert de tout ça quoi, pour tenir. Si j’en reviens à mon modèle économique, ensuite il y avait les subventions, et donc là ça nous faisait travailler énormément. Donc j’avais payé pas mal de monde pour déposer plein de dossiers de subventions, rencontrer les personnes clés dans la région, dans le département, dans la métropole,

    Ombeline : est-ce que c’était beaucoup de paperasse ?

    Deborah: Enormément de paperasses. Des fois on te donne la réponse un an et demi après ; on te donne 20 % de ce que tu avais demandé et tu dois justifier chaque dépense, justifier chaque action, c’est un calvaire en fait. Et tout ça pour que des fois, quand c’est refusé, on te dise « Ah oui, mais c’est parce que vous faites payer aussi les candidates, nous on ne peut pas vous vous soutenir si vous faites payer les candidates, parce que ça montre que vous n’avez pas d’intérêt général ». On dit « Si, on est d’intérêt général et justement vous nous poussez à nous diversifier financièrement parce que vous dites que les subventions diminuent d’année en année. Donc comment vous voulez qu’on fasse ça ? ». Tu vois ? C’est… Il y avait ça, et du côté des fondations, il y avait d’autres problèmes qui émergeaient, c’est qu’on nous donnait, allez, des tickets de 10 000, 00, de 20 000, 00, ça nous prenait des mois à les convaincre. Et ils étaient assez exigeants en retour, donc il y a un petit peu deux styles d’entreprises : il y a des entreprises qui vont nous exiger beaucoup en retour, notamment de la visibilité, parce qu’elles s’achètent un petit peu une image avec nous, sur la double cause de diversité et d’environnement ; et il y a les entreprises qui donnent, mais qui du coup ne participent pas du tout, alors que nous on aurait aimé qu’elles soient parties prenantes, qu’elles envoient leurs salariés faire des actions sur le terrain avec nous. Et donc voilà, on s’est retrouvé dans ce triple modèle économique avec beaucoup de difficultés, et chaque année ça devenait de plus en plus difficile, et chaque année moi mon énergie elle diminuait. Mais aussi, mon énergie, elle diminuait du fait que moi je ne me suis pas rémunérée correctement. Et ça, c’est aussi une leçon que je retire, parce que plus ça devenait dur, plus je me disais « Mais en plus je me paie une misère pour faire des trucs de plus en plus durs ». Je sentais que ma… Des fois j’ai eu de la tachycardie, j’ai eu des moments où je ne dormais pas, où j’avais la mâchoire serrée, où j’étais, mais… j’avais mal au ventre, où je ne pouvais plus me lever. En fait, on me ramassait à la petite cuillère quoi. Et je me suis dit, mais « Je mets en péril ma santé ». Je ne vous raconte même pas tous les week-ends et tous les soirs où je n’ai pas profité de mes enfants, où j’étais tendue, je leur criais dessus parce qu’en fait, le travail me pesait trop quoi. Je n’avais pas le temps de faire ce que je voulais faire. Et donc, et mon couple, il y a même un ami proche qui était membre du conseil d’administration, qui m’a dit un jour « Je suis étonné que ton mec il te soutienne encore » quoi. Tellement ça a été une… j’ai joué, comme au poker, j’ai tout mis all in, j’ai tout mis, tout ce que je pouvais là-dedans. C’est pour ça que je vous dis que quand, aujourd’hui, j’’ai pris la décision d’arrêter, eh bien mon identité, elle doit se redéfinir.

    Ombeline : Et à refaire, est-ce que tu remettrais encore tout dedans ? Est-ce que tu irais all in ?

    Deborah: Eh bien oui.

    Ombeline : Ouais. Voilà.

    Deborah: Oui, mais du coup, ça répond à ta deuxième question… enfin, à ta question d’origine, qu’aujourd’hui je suis vers une forme de sobriété entrepreneuriale…

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: … qui me permet de me guérir entre guillemets, de cette exagération de dépense d’énergie, de moi et de mon équipe, puisque j’ai eu des personnes dans mon équipe qui ont souffert aussi, mentalement, physiquement, de l’intensité émotionnelle de ce qu’on a vécu. C’était une aventure complètement dingue, donc, voilà.

    Ombeline : J’adore ce terme de sobriété entrepreneuriale.

    Deborah: Ouais !? Puis ça m’est sorti comme ça.

    Ombeline : Ouais et… et c’est très juste parce que moi je parle beaucoup d’intégrité. Et en fait, c’est vrai que ça revient un peu à ça, c’est tu redéfinis aussi tes frontières, tes limites, tes critères aussi de ce que c’est la réussite pour toi. Voilà. Et…

    Deborah : Ouais, c’est ça. Donc aujourd’hui c’est travailler… je ne dirais pas travailler moins, parce que je travaille toujours autant, parce que j’adore en fait, mais qu’aujourd’hui, le temps que je prends à cultiver les contenus que je vais vendre cher, eh bien c’est du temps de travail ; c’est-à-dire, lire un bouquin, regarder un documentaire, réfléchir, écrire, eh bien en fait j’accepte que ce n’est pas un hobby, ce n’est pas du temps perdu, que c’est au contraire un temps qu’au plus je le cultive, au plus j’aurai des contenus qui sont innovants, qui apportent des solutions aux gens qui veulent les entendre en fait. Et aujourd’hui moi c’est vraiment ça que j’ai envie de faire.

    Ombeline : Ouais. Et puis je pense que tu dis aussi quelque chose de clé là, c’est dire mes contenus à ceux qui ont envie de les entendre. Et je vois aussi beaucoup de femmes qui s’épuisent à aller convaincre des personnes qui n’ont pas envie d’être convaincues. Donc, la barrière de l’argent, on a parlé. Moi je parle aussi de la barrière des modèles économiques qui, comme ce que tu partages, montre bien que les modèles économiques d’aujourd’hui sont complètement obsolètes et absolument pas soutenants pour une économie beaucoup plus régénérative et environnementale.

    Deborah: Ouais. Et si je peux…

    Ombeline : Ouais ?

    Deborah: Si je peux rajouter un truc par rapport à ça, c’est que j’avais six salariés, trois alternants et trois CDI, et je prenais une attention vraiment très particulière à les payer bien, limite au-dessus de la moyenne de ce qui se fait dans le monde associatif aujourd’hui ; parce que je suis convaincue que si les jobs à impact sont décemment payés, contrairement à ce qu’on entend en général et qui est vrai hein, quand tu travailles dans l’ESS tu ne peux pas gagner pareil que si tu es banquier. Donc moi, je voulais qu’ils soient décemment payés et qu’ils soient en sécurité, pour que ça fasse petit à petit bouger la norme de l’emploi vers des jobs à impact. Et ça, c’est aussi un reproche que j’ai eu de la part de certains financeurs publics et privés, qui d’ailleurs souvent ne veulent pas financer les frais fixes des structures, ils ne veulent que financer de nouveaux projets. Et là aussi je pense que c’est une erreur que j’ai faite d’être dépendante de ces financeurs qui disent « Ah bah oui, si vous faites ça, nous on vous finance », mais en fait ils ne financent pas le staff. Tu dois payer ça donc tu dois le payer avec… tu finances le staff avec l’argent des « Sisters », mais du coup quand il n’y a pas assez de « Sisters » ou que les « Sisters » s’en vont en cours de promo ou qu’elles refusent de payer enfin, on a eu plein de cas, ou qu’elles ont une maladie ou un divorce, enfin, on a eu vraiment tous les cas de figure imaginables. Eh bien du coup, tu te retrouves en déficit alors que tu veux bien faire.

    Ombeline : Ouais, il y a un vrai sujet avec l’argent.

    Deborah: Ouais, mais surtout en France.

    Ombeline : Et surtout en France parce qu’on a vraiment une barrière culturelle et on voit bien que même s’il y a cette tendance à dire « On soutient le bien commun », « On veut une société plus écologique, plus respectueuse de l’environnement », et cetera, mais en fait dès que tu commences à t’attaquer au bien individuel, dont l’argent, ça bugue. Et pourtant tu… Et alors, je dis ça dans les deux sens hein, c’est-à-dire que si tu essaies de mettre l’argent dans l’économie à un impact ou l’ESS, ça bugue aussi. La preuve, tu veux bien faire, tu veux bien payer tes jobs à impact, ça bugue.

    Deborah: Ouais.

    Ombeline : Mais tu vois, ça crée des réactions alors que les gens devraient dire, mais c’est génial, mettons plus d’argent et plus de richesses dans une économie solidaire, sociale et solidaire.

    Deborah: ouais, mais tu sais, moi je n’ai pas de problème à… Au contraire, c’est ce que je dis aux personnes que j’accompagne, je pense qu’aujourd’hui on doit avoir le leadership de sortir de la norme…

    Ombeline : Exactement.

    Deborah: … parce que la norme nous emmène droit dans le mur.

    Ombeline : Exactement.

    Deborah: Et donc, si on n’a pas le leadership de sortir de la norme….

    Ombeline : La norme a créé toutes les problématiques qu’on rencontre aujourd’hui.

    Deborah: Oui. Et la norme va droit dans le mur. Donc si on n’a pas des personnes qui prennent des risques professionnels et donc personnels pour inciter la norme à faire différemment, eh bien on ne va pas y arriver. Donc c’est pour ça que moi je n’avais aucun problème à prendre ces risques à ce moment-là. Par contre, au bout de cinq ans, stop ! Quand ça devient vraiment trop dur, ça suffit.

    Ombeline : Carrément. Tu vois, ça me fait penser à la conversation que j’ai eue avec Stanislas, le fondateur notamment de la « Maison du bien commun », que je crois que tu connais parce qu’il me semble que quand je lui ai dit ton nom, il m’a dit que, enfin, il te connaît en tout cas.

    Deborah: Ça me dit quelque chose, oui.

    Ombeline : Et donc, on a eu aussi un petit peu ce genre de conversation sur le fait d’amener, enfin tu vois, d’oser assumer la création de valeur, la création de richesse, dans une économie pour le bien commun. En fait, il y a une telle scission que ce n’est pas durable. Ce n’est pas durable. Ou alors, il faut complètement enlever l’argent de notre société. Mais pour ça, tu vois, quelles sont les étapes en fait ? Comment on pourrait passer d’une société aujourd’hui capitaliste à une société sans argent ?

    Deborah: Eh bien moi, une des pistes que je propose aux… Comme je te disais tout à l’heure, le problème est très complexe, donc il y a une complexité de solutions. Et une des solutions en lesquelles je crois pas mal en ce moment même c’est, de un, le potentiel de la triple comptabilité, où justement tu vas pouvoir mesurer et ça sera obligatoire et cadré internationalement, non seulement ton bilan financier comme tu fais d’habitude, mais aussi ton bilan environnemental et ton bilan social. Et à partir du moment où tu mesures et où c’est public, publiquement visible, que la jeune génération ou les gens qui veulent du sens dans leur métier, ils sont en capacité de voir les résultats de l’entreprise sur la triple valeur, eh bien ils pourront, on pourra faire bouger le système. Ça, c’était mon premier argument face aux chefs d’entreprise avec lesquels je travaille. Et, il y a un autre argument que j’apprécie beaucoup. Quand j’étais avec « Earthship Sisters », je faisais partie du « Mouvement Impact France », qui fait du lobby auprès du gouvernement pour un petit peu contrebalancer le MEDEF. Et il y a un des sujets sur lesquels il travaille qui est les avantages fiscaux pour les entreprises à impact, donc qui… ça peut être entreprise à mission, ça peut être l’agrément ESUS, ça peut être l’entreprise de l’ESS, qui est aussi un statut juridique particulier, eh bien, qu’ils aient des avantages fiscaux, qu’ils aient des avantages en termes de subventions publiques pour avoir un accès privilégié, qu’ils aient des avantages en termes d’accès… Je ne me rappelle plus le troisième levier, mais que ça pourrait vraiment changer la dynamique collective dans laquelle nous sommes. Moi je crois beaucoup à ça et je pense que ça va arriver relativement vite. Et que si on a une autre crise qui arrive, et ça va arriver dans pas longtemps, qu’elle soit sanitaire, environnementale, politique ou autre…

    Ombeline : Ou tout ça en même temps.

    Deborah: … elle peut accélérer notre truc. Qu’elle soit… Idéalement, il faudrait qu’on arrive à le faire de façon voulue, mais je ne suis pas sûre que les humains dans le système capitaliste en soient capables.

    Ombeline : De toute façon voilà, on est vraiment dans une fracture à beaucoup d’endroits, et c’est une très bonne nouvelle. Alors, je reprends un peu mes notes pour ne pas trop m’écarter des sujets qu’on avait… Voilà. Donc ouais, voilà pour continuer… Donc, tu es ce que j’appelle une entrepreneure par rébellion, parce que tu es devenu entrepreneur par réaction au milieu de la recherche qui ne te convenait pas. Et, est-ce qu’il y aurait d’autres apprentissages que tu aimerais partager sur ton parcours de femme engagée ? En plus de ce qu’on a évoqué. Tu me disais aussi que quand tu étais jeune, que tu ne voulais pas travailler avec les humains.

    Deborah: Eh bien oui. Moi j’étais fascinée par les animaux depuis toute petite, mais pas le côté fasciné par les animaux où je veux leur donner à manger, les attraper, les caresser, les garder pour moi, pas du tout.

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: Moi je voulais vraiment… Je passais mon temps, je m’asseyais à côté de n’importe quel animal et je le regardais pour essayer de comprendre son comportement. Et pas juste son comportement genre éthologie, mais son comportement dans son milieu, avec les autres individus, ses décisions, et ça m’a fasciné. Et donc, quand les gens de mon entourage, ils ont vu que j’étais fascinée par les animaux, ils m’ont poussé pour que j’aille faire un stage chez un vétérinaire. Et là, ça a été la déception ultime. C’était horrible. J’ai travaillé sur des stérilisations toute la semaine, et des accidents de voiture avec des animaux de compagnie qu’on devait réparer, et des traitements d’obésité. C’était vraiment les animaux qui subissaient les caprices des humains. Et je me dis, mais… Moi j’étais fan de documentaires télé, je voulais travailler sur les animaux dans leur milieu

    Ombeline : Ouais, le sauvetage.

    Deborah: Donc c’est petit à petit comme ça que je suis arrivée à la fac et dans la recherche. Et à cette période-là, je me suis dit, mais je ne veux jamais travailler sur les humains en fait. Les animaux, ils sont plus, comment dire, moins compliqués, plus authentiques. Et ils ont des besoins proches de notre système immunitaire quoi. Et puis au final, ce que j’ai fait avec « Earthship Sisters », sans m’en rendre compte, ce n’était que de l’humain, c’était gérer de l’humain qui a de l’ambition, qui a peur aussi du monde de demain, de l’humain et de l’humaine qui osent se lancer en collectif et qui découvrent plein de trucs, pleins de gens, et qui découvrent de prendre le large en bateau. Et ça a bouillonné d’émotions dans tous les sens quoi, c’était extrêmement fort. Donc voilà, sans le savoir, je me suis lancée dans un truc que j’avais dit que je ne ferais jamais. Mais c’est aussi parce que j’ai une, je ne sais pas comment dire. De mon histoire familiale, j’ai une valeur d’indépendance qui est très forte, j’ai une valeur de liberté qui est très forte, et j’ai une valeur optimisme pour laquelle j’ai vu les limites d’ailleurs. Je pense qu’il y a certaines fois où j’étais trop optimiste sur la réussite de certains objectifs qu’on s’est fixés, sur… Dans plein de cas ça nous a sauvés, ça nous a permis de dépasser des montagnes, et dans plein de cas ça nous a fermé des portes en fait, parce que j’aurais peut-être dû faire des scénarios plus réalistes, pas trop optimistes. Mais bon, c’est un peu ma signature.

    Ombeline : Oui. Et puis, à chaque fois qu’on est d’un côté du revers de la médaille, on a aussi à expérimenter l’autre, l’envers de la médaille. Ça fait partie de l’apprentissage.

    Deborah: Ouais…

    Ombeline : Tu me disais aussi… Ouais, vas-y.

    Deborah: Si je peux me permettre, il y a un truc aussi qui m’a frappé dans le monde de l’économie sociale et solidaire, c’est qu’on a attiré beaucoup de personnes, aussi bien dans les participantes au programme que les personnes qui voulaient travailler avec nous. Des personnes qui sont des moutons à cinq pattes, on en rigolait beaucoup entre nous dans l’équipe, on était une vingtaine à la fin. Des gens qui sont capables de… qui ont une capacité de travail, une capacité intellectuelle, une intelligence émotionnelle très forte, et peut-être un haut potentiel, je ne sais pas. J’en ai connu certains qui le savaient, mais pas tous, et… donc ça, d’un côté, c’est vraiment de très fortes compétences, et ça on n’a jamais lutté pour recruter. On a toujours eu beaucoup de gens qui candidataient à nos offres d’emploi. Et d’un autre côté, on a catalysé aussi beaucoup de gens hyper sensibles, avec beaucoup de peur sur l’avenir. Et comme on combinait les deux causes, la cause de la lutte pour la protection de l’environnement et la lutte pour l’égalité femme-homme, eh bien on avait des gens avec une charge émotionnelle très forte. Et c’est ça aussi qui a rendu la gestion de nos aventures collectives difficiles, c’est parce que parfois il y avait beaucoup d’envie, beaucoup de peur, beaucoup de colère, de tristesse par rapport à ces causes-là, qui se cristallisaient dans des discussions beaucoup trop longues par rapport au timing qu’on avait ou beaucoup trop intenses par rapport à ce qu’on était capable de gérer. Et ça, ça a rendu les choses, à la fois au niveau… enfin, c’était vivant quoi, c’était très fort, mais c’était dur, c’est extrêmement dur à gérer.

    Ombeline : Ouais. Est-ce que ça a amené une forme d’impuissance ? Pour les, enfin, la charge émotionnelle, est-ce qu’elle est liée aussi à cette notion, à cette impuissance qu’on peut ressentir face à ces enjeux, face à…

    Deborah : Je pense qu’elle est liée à l’impuissance que tu ressens, mais elle n’en génère pas ; parce qu’on était tous là, tous et toutes là pour l’action.

    Ombeline : Oui, oui, au contraire. C’est le contraire.

    Deborah: On avait la niaque, on l’a toujours d’ailleurs.

    Ombeline : Mais tu vois là c’est intéressant parce que je fais le parallèle avec l’investissement des 7 000, 00 euros nécessaires pour rentrer dans le programme. Et finalement, toutes les résistances que ça peut générer, ça montre aussi les endroits où les personnes ne sont pas prêtes, tu vois, à passer vraiment à un prochain niveau de puissance, parce que l’investissement, ça représente aussi ça.

    Deborah: Et en même temps, et donc, je te disais qu’on a eu beaucoup de difficultés parfois pendant le programme. Et d’ailleurs, je suis en train de préparer un article avec notre responsable pédagogique pendant les cinq ans, qui a, sur les limites de la sororité, c’est qu’on a vraiment vu…

    Ombeline : Ah, je voulais t’en parler de la sororité. Ouais.

    Deborah: On a vraiment vu des comportements peut-être typiques de l’entrepreneur féminin, qui remet en question les choses parce qu’elle a peur, et qui s’oppose parce qu’elle a peur, et qui à la fin du programme, une fois que toutes ces difficultés étaient derrière nous, me dit « Mais en fait, franchement, ce que vous nous avez fait vivre, c’était dingue, et je pense qu’il va me falloir plusieurs années pour comprendre les implications ».

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: “Et, je pense que j’ai découvert plein de trucs et je n’aurais jamais pu trouver ça ailleurs”. Elle te dit ça après et tu te dis « Bah oui, mais nous quand même, ça fait cinq ans qu’on fait ça, on s’est cassé la tête », et il faut juste faire confiance au processus.

    Ombeline : Au process. Ouais, ouais, ouais.

    Deborah: Ouais.

    Ombeline : Et qu’est-ce que, voilà, qu’est-ce que tu pourrais nous dire sur la sororité ? Parce que d’un côté, je pense qu’en tant que femme, c’est peut-être un de nos besoins les plus profonds, parce que c’est une grosse blessure là, de sororité. Et d’un autre côté, pour recevoir le soutien de cette sororité ou pour prendre sa place dans la sororité, il faut aussi beaucoup de travail sur soi. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire

    Deborah : Tellement. Ouais, j’ai tellement à dire sur tout ça. Je pense que la sororité, elle, est fondamentale en petit groupe de femmes, avec un objectif commun. Pour nous c’était d’entreprendre et de protéger l’environnement. Il y a quelque chose qui clique tout de suite. On a eu des groupes de dix-sept (17), jusqu’à dix-sept (17) femmes en même temps. Il y a quelque chose de très fort qui se crée tout de suite en collectif. Cependant, ça ne veut pas dire que pour chaque femme la sororité est acquise instantanément. On a aussi eu des femmes qui disent « Mais attendez, vous faites comme si vous étiez toutes copines là. Mais en fait, moi je ne suis pas prête ». Et ça, c’était assez dingue aussi d’observer les différences. On a aussi eu beaucoup de postures de force.

    Ombeline : Et puis on n’est pas vraiment là pour être copines d’ailleurs.

    Deborah: On n’est pas là pour être copines, mais c’est vrai que la barrière personnelle, elle a été éprouvée, on a du mal à ne pas la transgresser. Il y a aussi eu des caractères forts qui ont, souvent, une fois que le groupe est bien formé, pris le lead dans le groupe ; des caractères, il y a eu des boucs émissaires aussi dans les groupes, c’était terrible à observer ; il y a eu des personnalités négatives qui faisaient partir le groupe en spirale négative ; et il y a eu des caractères positifs qui faisaient partir le groupe en spirale positive. Mais vraiment, c’est de la dynamique des populations féminines comme la dynamique des populations d’albatros quoi. C’était extrêmement intéressant. Et en même temps, nous on était l’équipe, on a souvent été mis en dehors, peut-être inconsciemment ou involontairement par le collectif des « Sisters » qui étaient tellement soudées entre elles qu’elles se sentaient différentes de nous, et qu’on ne pouvait pas comprendre leur posture. Et donc c’est là que je trouve qu’il y a des limites et qu’au final je pense que la sororité est nécessaire pour faire ressortir les freins très forts que certaines peuvent avoir, notamment celles qui ont subi des choses très dures dans leur enfance, je vous laisse imaginer, ou alors des blessures professionnelles précédentes puisqu’il y a de plus en plus… 95 % des femmes qui venaient vers nous, elles étaient en transition professionnelle, parfois post-burnout, parfois pré-burnout. Et, par contre, je pense que cette sororité, elle n’est pas la solution au problème de l’humanité, comme j’ai pu le croire à une période. C’est forcément la diversité qui est la solution. Ça apparaît comme une évidence aujourd’hui.

    Ombeline : C’est, bien sûr, c’est l’union la réponse. Mais pour passer à l’union…

    Deborah: L’union fait la force.

    Ombeline : Voilà. Et pour passer à l’union ou à la réconciliation, il y a besoin de guérir ce lien de sororité et de fraternité.

    Deborah: Complètement. Et c’est pour ça que je te disais en off avant qu’on commence, je n’aurais jamais eu le temps de le faire, mais je rêvais de lancer les « Earthship Brothers », parce qu’aujourd’hui, et depuis quand même pas mal de temps, des décennies, les femmes elles ont la capacité de parler de leurs problèmes, même si elles n’arrivent pas à mettre les mots sur leurs besoins ou la conscience sur leurs besoins, elles ont des cercles d’amitié forte, des cercles de sororité comme on a pu le créer ici. Alors que les hommes, je ne crois pas qu’ils aient la possibilité de parler vraiment d’eux-mêmes, de leur peur, de ce qu’ils ont envie de faire. Et je pense que c’est peut-être la prochaine étape pour faire avancer le monde, aider les hommes à être pleinement eux-mêmes.

    Ombeline : Oui, il y a encore beaucoup frilosité pour les hommes, beaucoup de pudeur à parler de leur sphère émotionnelle. Mais il y a quand même de plus en plus de cercles d’hommes qui se créent.

    Deborah: C’est ça. Et donc pour moi, que ce soit la fraternité ou la sororité, les programmes où c’est 100 % d’un sexe permettent d’aborder des sujets très en profondeur en étant pleinement soi-même. C’est bête à dire, mais c’est vrai. Et, après, les solutions, on doit les porter ensemble. Et je pense que c’est… Voilà. Les déséquilibres qu’on a pu connaître, ça c’est aussi parce qu’il y a des limites à la sororité : trop de femmes ça c’est trop d’émotions, trop de questions, trop de problématiques. On aurait peut-être pu rééquilibrer s’il y avait eu une promo de mecs en même temps avec qui on se mixait de temps en temps.

    Ombeline : Ouais. Et je pense… Alors, c’est aussi mon expérience de coach et d’accompagnante de… J’ai eu plusieurs fois des groupes de femmes, donc je reconnais tout ce que tu dis. Pour moi, il y a aussi un facteur qui est hyper important, c’est notre alignement à nous, dans notre posture et dans notre leadership parce qu’il faut tenir cette sororité, il faut faciliter aussi les miroirs qu’on est les unes envers les autres et savoir recruter des personnes qui vont être en mesure de voir la vérité. Et je pense que c’est ça le plus difficile.

    Deborah: Et ouais. Mais là encore, on a eu les freins de notre modèle économique où on devait recruter des personnes qui avaient envie d’entreprendre dans l’environnement, qui avaient la capacité de payer le programme et de le commencer au moment où ça commençait. Et donc, c’était peut-être notre offre, elle était trop étroite entre guillemets…

    Ombeline : Voilà. Ouais.

    Deborah: … pour ces personnes-là. Et il y a un autre truc aussi…

    Ombeline : Pourquoi vous n’avez pas fait une offre, on va dire, premier niveau d’engagement type séminaire ou un peu comme « Ticket for Change » tu sais avec leur tour. Voilà, une offre, tu vois plus ponctuelle, sur deux-trois jours.

    Deborah: C’est un peu le fruit de ma vision, c’est-à-dire que moi je ne voulais pas qu’on scratche la surface.

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: Je ne voulais pas juste qu’on gratouille la surface. Je voulais qu’on aille dans le, comment dire, le changement systémique de la personne et de son envie de créer une activité professionnelle.

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: Si on fait un petit truc de trois jours, tu ressors…

    Ombeline : Bien sûr.

    Deborah: … tu ressors avec de l’inspiration, mais comment tu te mets en            marche ?

    Ombeline : Bien sûr. Mais peut-être que les personnes, et je pense que dans la cause environnementale on est aussi confronté à ça, c’est préparer les personnes à vraiment au changement. Tu as enclenché le changement et il y a peut-être d’abord des phases d’éveil, de conscience, d’éducation, d’information.

    Deborah: Oui. Tu vois, quand on a vu qu’on ne tenait plus là économiquement, ça a été le premier scénario évoqué. C’était de faire des offres à tiroir que tu combines en fonction de ton avancée. Et au final, notre métier, il aurait complètement changé. C’était beaucoup plus commercial. Ça allait devenir beaucoup plus commercial, beaucoup plus lourd qu’en fait de l’accompagnement. Donc on s’est posé ces questions

    Ombeline : Et… Alors, je reviens sur mes notes. Oui d’ailleurs, tu me dis…

    Deborah: Ah, il y a un truc aussi que je voulais rajouter, qui est très important. On a parlé donc de sororité ; on a parlé d’entrepreneuriat ; on a parlé de relation à l’argent. Eh bien en fait, je pense que, là quand on a décidé d’arrêter notre activité, c’est parce qu’on n’a pas recruté assez de « Sisters » pour justement faire entrer ce volet du modèle économique chez nous de clientèle directe. Mais c’est aussi parce qu’on était en pleine crise énergétique, il y avait une grosse grève aussi des stations essence là à cette période-là. Je pense que c’est beaucoup plus risqué pour une femme d’entreprendre que pour un homme aujourd’hui. Surtout quand elle est en transition professionnelle, qu’elle a des enfants à gérer, parce que les femmes ont moins de moyens au départ et elles ont… Je trouve que c’est un plus gros pas pour elle de se lancer que pour un homme. Et ça, c’est vraiment une réalité aujourd’hui.

    Ombeline : Ouais. Mais on est complètement sur la question d’impuissance, et je pense que la problématique que ça révèle, elle est hyper importante pour les femmes qui nous écoutent autant que pour les hommes, de comprendre quels sont les enjeux qui se cachent derrière ça, derrière cette notion d’« empowerment », d’entrepreneuriat, d’argent, de capacité à investir, de capacité à se relier, à s’entourer, à recevoir du soutien. Tout ça, ça vient vraiment toucher des enjeux qui sont beaucoup plus profonds qu’on ne le pense en fait. Et la capacité des femmes ou pas à s’autoriser ça.

    Deborah: C’est ça. J’ai plusieurs « Sisters » qui m’ont dit « Moi, ça a été le plus beau cadeau que je me suis fait de ma vie ».

    Ombeline : Ouais. Alors ça, je l’entends très souvent.

    Deborah: Et ça n’a pas de ça n’a pas de prix en fait.

    Ombeline : Ça n’a pas de prix, et puis ce n’est pas un cadeau qu’on se fait, enfin tu vois. Et ça, je l’entends tellement dans la bouche des femmes de « Eh bien allez, en fait je me fais ce cadeau ». Mais en fait ce n’est pas un cadeau, c’est un investissement, tu vois. Et là, je pense qu’il y a une vraie différence de « mindset » avec les hommes. Jamais je n’entends un homme dire « J’ai investi dans un programme pour me faire un cadeau ». Tu vois…

    Deborah: Oui, c’est parce qu’on n’accepte pas, je me mets aussi avec elle, on n’accepte pas de s’accorder du temps en fait.

    Ombeline : Ouais. Et puis d’investir en soi aussi. Tu vois, c’est si j’ai investi 7 000,00 euros dans ce programme de leadership pour les fins d’incubateur, pour les entrepreneures de l’environnement, c’est parce que je crois en moi, c’est parce que je crois en ma vision, c’est parce que je crois en mon projet et parce que c’est non négociable. Et ça, ce « mindset » là, il est vraiment dur pour les femmes, parce qu’il y a effectivement beaucoup d’enjeux personnels aussi. Il y a l’image aussi qu’on va refléter à l’extérieur. Tu veux rebondir là-dessus ou pas ?

    Deborah: Non, c’est bon.

    Ombeline : Alors, je reviens à mes notes. D’ailleurs, les albatros est-ce qu’ils vivent, enfin tu vois, est-ce que les sexes sont séparés ou… Comment ils vivent en fait ? Est-ce qu’ils vivent en famille ?

    Deborah: Alors, les albatros, ça fait rire les gens quand je dis qu’ils nous ressemblent pas mal en termes démographiques. Il y a vingt-deux (22) espèces d’albatros dans le monde. Il y en a dix-huit (18) qui vivent dans l’océan austral, donc tout autour de l’Antarctique, sur les îles où il y a beaucoup de vent, puisque c’est les oiseaux les plus grands du monde, ils ont une envergure jusqu’à 3,70 mètres, je vous laisse réfléchir à ce que ça représente 3,70 mètres…

    Ombeline : C’est énorme.

    Deborah: … pour réaliser ; donc c’est très, très loin des goélands. Et donc les mâles et les femelles n’ont pas de différence physique visible à l’œil nu ou à l’œil non expert. Ils partagent les tâches à 50 %, c’est-à-dire que quand la femelle pond son œuf unique, le mâle prend le relais pendant qu’elle, elle va se nourrir en mer pendant peut-être une dizaine de jours. Le mâle, il jeûne. Et la femelle revient, ou pas. Si elle ne revient pas, il abandonne, et puis ce n’est pas grave. Si elle revient, enfin, quand elle revient, elle est toute propre, elle a bien mangé, elle est prête à jeûner à son tour pendant dix (10) jours et le mâle peut partir se nourrir, faire sa toilette et accumuler des réserves pour le prochain round. Donc, il y a un vrai partage à 50 % des tâches jusqu’au bout, jusqu’à ce que le poussin s’envole. Pour les espèces les plus grandes, ça peut durer onze (11) mois, cette phase d’aller-retour entre les deux parents. Et puis une fois que le poussin s’envole, il part pour une dizaine d’années ; c’est-à-dire qu’il va se balader en mer, faire le tour de l’Antarctique, se poser, dormir en mer, manger en mer et revenir là où il est né, seulement au bout de dix (10) — quinze (15) ans. Donc sa première reproduction…

    Ombeline : Et il part tout seul ?

    Deborah: Pardon?

    Ombeline : Il part tout seul ou ils sont en groupe ?

    Deborah: Alors, ils partent au même moment. Ils peuvent faire des radeaux au large, un petit peu comme on le voit sur tous les oiseaux marins quand on navigue, ils s’accumulent tous ensemble à la surface de l’eau et après ils suivent les vents. Donc je pense qu’ils voient toujours des congénères et surtout dès qu’ils voient un bateau, ils vont voir ce que c’est ; parce que si c’est un bateau de pêche, ils peuvent peut-être avoir à manger gratos, au risque de se faire attraper et tuer.

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: Et donc, cette démographie-là, d’avoir un poussin tous les deux ans, se reproduire à quinze ans, vivre jusqu’à soixante ans, partager des tâches, eh bien moi ça me fait penser aux humains. Et donc, je leur raconte aussi que les 3/4 de ces vingt-deux (22) espèces d’albatros, elles sont en danger d’extinction, dont certaines en danger critique. Pourtant, elles vivent à l’autre bout de la planète. Donc, c’est pour expliquer petit à petit que la plupart des pressions humaines qu’on donne, que j’ai citées tout à l’heure, les cinq (05), que les humains pressurisent la biodiversité jusqu’à la sixième extinction de masse qui est en cours, après celle des dinosaures. Eh bien les albatros, ils la vivent de plein fouet alors qu’ils sont à l’autre bout de la planète. Et donc moi je trouve ça hyper symbolique, en plus leur beauté. Donc, je cite souvent le poème de Baudelaire : « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher » ; je trouve ça hyper puissant. Et moi je trouve que c’est nos cerveaux de géant qui nous empêchent de changer.

    Ombeline : Et qu’est-ce qu’ils pourraient nous apprendre sur comment faire face aux enjeux actuels ? Comment ils s’adaptent ? Comment… Tu vois, j’imagine qu’ils sont dans une résilience. Est-ce qu’ils changent leur comportement ?

    Deborah: Alors… Tu m’entends ?

    Ombeline : Ouais.

    Deborah: Ouais. J’ai touché à un truc sur mon écouteur. Alors, ce qu’on peut apprendre des albatros, il y a plusieurs choses. Tu me demandais tout à l’heure comment ils vivent, ils sont grégaires, mais pas sociaux ; c’est-à-dire que quand ils sont en période de reproduction, ils vont tous venir sur des îles, au même endroit chaque année, à une distance de coups de bec chacun les uns des autres. Donc c’est comme ça que les colonies d’albatros, comme beaucoup d’oiseaux marins, se constituent. Ils se servent des informations les uns des autres, puisque quand ils voient que quelqu’un a bien mangé, ils vont partir dans la même direction, enfin, je pense qu’il y a une forme de communication. Il y a une forme de qualité aussi, c’est-à-dire que les individus de moins bonne qualité entre guillemets vont être repoussés en bordure de colonie, là où les probabilités de succès reproducteur sont les plus faibles. Mais il y a aussi des notions de personnalité qu’on découvre de plus en plus ; c’est-à-dire que tu as des individus avec un comportement beaucoup plus, alors en anglais on dit « bold », je n’arrive pas à le traduire à part couillue, tu as des personnalités beaucoup plus preneuses de risque, et tu as des timides. Donc, ça tu le vois quand tu les manipules pour leur poser des GPS ou leur faire des prises de sang. Tu vois qu’il y en a qui défendent leurs nids, il y en a qui ne bougent pas, il y en a qui sont tétanisés. Mais ça se ressent surtout face aux pressions humaines. Et la plus grave, c’est celle de la capture accidentelle dans la pêche au pot. Ils se font attraper sur les palangres, ce sont de grandes lignes de plusieurs kilomètres de long avec plein d’appâts, plein d’hameçons et des appâts dessus pour attraper des thons et des espèces à haute valeur commerciale dans l’océan austral. Et là les albatros, ils se font attraper par erreur parce qu’ils veulent manger l’appât. Et donc, tu te rends compte qu’il y a un certain nombre d’individus, ça, ça a été publié récemment, qui ont un comportement plus « bold », qui arrivent à s’en sortir mieux que les autres face au risque de mourir dans la pêche industrielle. Tu te rends compte aussi qu’il y a des changements d’utilisation des vents, des changements d’utilisation des zones marines, puisque la température se réchauffe beaucoup aussi dans l’océan austral, et ça change la capacité pour eux à attraper la nourriture. Donc, tu vois qu’il y a des adaptations comportementales fortes. Mais, il y a quand même, sur un albatros, il y a un temps de génération d’une trentaine d’années, contrairement à un virus qui c’est, je ne sais pas, une trentaine de jours, au pire. Et donc la capacité d’adaptation, elle est liée au temps de génération et elle sera forcément plus difficile vu la vitesse des changements qu’on fait sur notre planète, pour des espèces qui vivent longtemps que pour des espèces qui vivent, enfin, qui est en termes de génération très courte. Donc, je n’ai pas non plus des espoirs de dingue quant à la survie des vingt-deux (22) espèces. Mais bon, on va voir. On va voir ce qui se passe, parce que dans les dix (10) prochaines années, ça va être décisif.

    Ombeline : Oui. Et puis, c’est un peu la question de toutes les espèces en fait, nous y compris.

    Deborah: Ouais. Mais je pense que, en tout cas, moi j’ai passé beaucoup de temps dans les colonies d’albatros. J’ai fait deux (2) saisons de trois mois où j’étais tous les jours toute la journée, et je pense que c’est des moments où j’étais le plus heureuse de ma vie, vraiment, parce que je ne vivais avec rien, j’avais un peu de nourriture dans des bidons, on était trois (03) ou sept (07) suivant les missions, on buvait l’eau de la rivière, on se lavait dans la rivière à quatre (4) degrés, et on avait juste un téléphone satellite pour savoir si la météo n’était pas trop mauvaise demain ou s’il y avait des messages importants. Mais je trouve qu’ils ont une simplicité, enfin la nature, en général, les albatros ils sont tellement beaux qu’ils ont une capacité à transmettre les émotions, mais la nature en général a une simplicité, un bon sens, une circularité native et une utilisation de l’énergie extrêmement faible ; c’est-à-dire, je lisais dans un bouquin qu’on n’a toujours pas scientifiquement élucidé comment un arbre fait monter autant de litres d’eau dans ses branches avec l’énergie de la lumière. Et donc, on a tellement à apprendre de cette simplicité, y compris dans nos modes de vie et dans ce qui nous rend réellement heureux aujourd’hui. Moi c’est ça que je prône, je l’ai ressenti tellement fort, et j’aimerais que les personnes elles arrivent à se reconnecter à ça. Donc il n’y a pas besoin d’aller sur des colonies albatros, mais juste regarder une fourmilière travailler, regarder… on a pas mal en ce moment dans le jardin de mantes religieuses, prendre une mante religieuse sur son doigt et regarder comme elle regarde, comment elle nettoie ses antennes. C’est ça la vraie vie quoi !

    Ombeline : Ouais. Et c’est quoi les clés qu’on peut en ressortir de ça, tu vois, de la nature ? Est-ce que c’est la puissance du collectif, d’abord ?

    Deborah: Eh bien, il y a plein de clés.

    Ombeline : Il y a plein de leçons. Ouais.

    Deborah: Là je suis en train de relire le bouquin de Pablo Servigne sur l’entraide où il dit que la théorie de l’évolution de Darwin publiée en 1859, la seule phrase qu’on connaît tous c’est « la loi du plus fort ». Et ça a été très mal interprété parce que ça a constitué dans notre société une recherche permanente de la compétition, alors qu’en réalité il dit que l’évolution fonctionne sur l’entraide et que c’est même le levier principal. Et donc ça, c’est extrêmement important, surtout quand on sait que dans un modèle VUCA, donc un monde VUCA, où on est de plus en plus vulnérable, le monde est incertain, complexe et ambigu. On va être face, et du fait aussi qu’on ait dépassé six des neuf limites planétaires, on va avoir des crises de plus en plus rapprochées, de plus en plus intenses. Et c’est l’entraide qui va faire qu’on s’en sorte, ce n’est pas la compétition, parce que moi si c’est la compétition qui gagne et qu’on a des riches barricadés avec 90 % des ressources du monde, je n’ai pas envie de vivre dans ce monde-là. Donc, il y a plein de gens, en plus de ce livre que je te cite, qui travaillent sur ce que tu peux apprendre en termes de management du fonctionnement des écosystèmes, il y a la stratégie du poulpe, il y a plein. Enfin, bon, j’ai plusieurs livres dans ma bibliothèque. Et il y a aussi beaucoup de travail sur le biomimétisme, sur comment tu peux t’informer du fonctionnement de la nature pour créer des technologies, mais pas que, mais aussi des systèmes, des fonctionnements qui sont propres à ça. Et là, il y a plein, plein de solutions, c’est un champ extrêmement intéressant.

    Ombeline : C’est passionnant. C’est passionnant. Moi, mon désir le plus profond, c’est que tout ça devienne la norme et que tout le monde s’ouvre en fait à ces possibilités et qu’on soit tous en quête de faire de l’entraide, la collaboration, la cocréation et le partage aussi des richesses. Un peu le cœur de nos missions.

    Deborah: Et ça commence par se respecter soi-même.

    Ombeline : Exactement. Ouais, exactement. Et bien sûr, on ne peut pas… C’est incarner le changement qu’on veut voir dans le monde, ça passe d’abord par soi.

    Deborah: J’ai une amie qui disait « Il faut se hâter lentement ».

    Ombeline : C’est joli. C’est joli. Qu’est-ce que, alors je sais que ton temps est limité cet après-midi, qu’est-ce qu’il faudrait ajouter à cette conversation pour qu’elle te semble complète par rapport à l’intention que tu en avais au départ, Deborah ?

    Deborah: Je pense qu’on a dit pas mal de belles choses. Et je pense que c’est intéressant, enfin j’espère que les gens trouvent ça intéressant à écouter.

    Ombeline : J’espère aussi.

    Deborah: On n’a pas parlé de ma rémunération, du fait que je ne me payais pas à ma juste valeur, qu’on me reprochait aussi d’avoir une autre activité à côté alors que c’est ça qui me sauve aujourd’hui.

    Ombeline : Oui.

    Deborah: Je ne suis pas sûre qu’il y en ait eu besoin, à toi de choisir.

    Ombeline : Pour moi, c’est un sujet à part entière, cette barrière de l’argent, on l’a évoqué de différentes facettes et on voit bien qu’il y a un nœud à cet endroit-là, que c’est un nœud dont on parle beaucoup aussi dans le podcast. Tu verras dans cette saison deux (2) les autres femmes que j’interview, il y a toujours le sujet de l’argent qui revient à un moment donné, qui est lié aussi effectivement à cette notion d’autorisation, à notre intégrité, à savoir se mettre en premier, à savoir recevoir, mais aussi aux barrières culturelles, aux barrières collectives qu’on a encore dans notre société, ou dans notre culture française en tout cas. Mais il faut faire bouger ces lignes-là. Il faut faire bouger ces lignes-là et pour moi c’est une des missions de l’entrepreneuriat féminin.

    Deborah: Eh ouais.

    Ombeline : Voilà. Cette quête de réconcilier la richesse et l’environnement, pour résumer.

    Deborah: Ouais. C’est bien dit.

    Ombeline : Ça allie aussi bien le « je » et le « nous » en fait. Voilà.

    Deborah: Et c’est marrant parce que tu me demandais de chercher aussi ce qui lie les albatros et les entrepreneurs…

    Ombeline : Ouais

    Deborah: … et il y a un truc que je me suis noté, c’est qu’à l’instar de la nature, les albatros dégagent une puissance simple.

    Ombeline : Oui.

    Deborah: Et je pense que c’est ça aussi le challenge de l’entrepreneur du monde de demain. Alors, la femme évidemment, mais l’homme aussi, de dégager une puissance simple face à la complexité des challenges qui arrivent devant nous, qui ne doivent pas être vue comme quelque chose de négatif, mais plutôt comme une raison de se challenger et de faire autrement.

    Ombeline : Oui. C’est pour moi le véritable leadership. Tu vois cette puissance simple.

    Deborah: Exactement.

    Ombeline : C’est vraiment quelque chose qui vient de l’intérieur, cette puissance intérieure. C’est une notion de pouvoir personnel aussi. Et savoir concilier moi et l’autre, et la terre. Le leadership environnemental comme tu disais. Voilà. C’est… Merci d’amener cette notion. J’avais effectivement relevé la puissance simple. J’aime beaucoup. Et ça peut être la leçon pour terminer. En gros, passez au prochain niveau de puissance, parce qu’on a besoin de ça.

    Deborah: En responsable.

    Ombeline : C’est ça, bien sûr. Oui, c’est la puissance intérieure, ce n’est pas la puissance de l’égo, ni la quête de pouvoir. Mais c’est, je pense, aussi la clé pour notre survie.

    Deborah: Oui. À la recherche de la puissance simple. Je pense que ça peut être mon dernier mot.

    Ombeline : Magnifique. Et ça sera peut-être le titre de l’épisode. On verra. Un grand merci Deborah…

    Deborah: Merci à toi.

    Ombeline :… pour ce que tu nous as transmis aujourd’hui. J’ai deux petites questions pour terminer, si c’est OK pour toi.

    Deborah: Oui.

    Ombeline : Qui aimerais-tu entendre dans ce podcast ?

    Deborah: Je ne sais pas si tu vas arriver à le choper, mais j’aimerais bien entendre Matthieu Dardaillon.

    Ombeline : Ouais. Je le note.

    Deborah: Justement le fondateur de « Ticket for change » qui m’inspire énormément, et qui est justement en phase d’exploration là, qui a lâché la direction pour aller chercher de nouvelles idées. Excellent. Il est trop fort.

    Ombeline : Merci beaucoup pour cette idée. Et enfin, ma dernière question, avec quoi toi tu repars de notre conversation ?

    Deborah: Ecoute, moi je repars avec de la douceur, de la sagesse et puis c’est vraiment hop ! J’ai vraiment ce geste de la page qui se tourne. Je construis maintenant autre chose et je me sens bien. J’ai écouté tes podcasts quand je n’allais pas très bien et ça m’a fait du bien d’entendre les autres histoires d’entrepreneurs. Et donc là je me sens bien.

    Ombeline : Merci. Merci beaucoup Deborah et bravo d’avoir eu le courage d’arrêter aussi « Earthship Sisters » et on espère que tu reviendras dans le podcast pour nous raconter la suite de tes projets. Voilà.

    Deborah: Avec grand plaisir.

    Ombeline : Et bien évidemment, j’invite les auditeurs à te contacter pour faire appel à tes expertises en tant que consultante, en tant que conférencière, et puis toute ta richesse intérieure que tu peux transmettre.

    Deborah: Merci beaucoup. À bientôt !

    Ombeline : À bientôt !

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